
Édito : Le football guinéen au bord du chaos – entre révélations, manœuvres et soif de justice
C’est un mardi 8 avril 2025 qui restera gravé dans les annales du football guinéen. Une journée pas comme les autres, marquée par une tension rare, presque irréelle. À la Fédération Guinéenne de Football (FGF), l’ambiance est électrique. Le Comité Exécutif, bras administratif de l’instance, a décidé de frapper fort. À l’ordre du jour : une motion de révocation contre le président en exercice, Aboubacar Sampil.
Une scène inédite. Car c’est bien un président en fonction qui se retrouve face à ses propres collègues, dans une atmosphère où les mots “transparence”, “opacité”, “corruption” et “éthique” résonnent comme des coups de tonnerre dans les murs de la Maison du football. En dépit d’un appel clair à la retenue du ministre des Sports, Kéamou Bogola Haba, l’exécutif de la FGF n’a pas fléchi. Le rendez-vous a été maintenu, le signal est fort : il est temps de trancher.
Le président Sampil, quant à lui, n’a pas fui. Il a tenu à être présent. Droit dans ses bottes, il prend part à une réunion où son avenir est littéralement en jeu. Il sait que cette journée pourrait bien être celle de la fin. Fin d’un mandat démarré dans l’espoir, poursuivi dans la turbulence et peut-être achevé dans la tourmente.
Mais comment en est-on arrivé là ?
Depuis plusieurs mois, des bruits de couloir devenus rumeurs persistantes circulaient autour d’une gestion jugée peu claire des fonds de la FIFA. Des montants évoqués, parfois énormes, parfois flous. On parle de subventions mal justifiées, de dépenses non traçables, et d’un président de plus en plus isolé dans sa propre maison.
L’un des éléments déclencheurs de cette crise : la non-justification de 1,2 million de dollars octroyés à la FGF dans le cadre du programme Forward de la FIFA. Un programme censé soutenir les fédérations dans leur fonctionnement et leurs projets, mais qui ici soulève bien des soupçons. S’y ajoute un autre scandale, celui des 500 millions de francs guinéens reçus lors de la CAN 2024, dont la destination finale reste un mystère.
Dans ce contexte, la confiance s’effrite. Le ComEx, initialement solidaire, commence à se fissurer. Puis, l’implosion. Mamadou Barry, membre du comité, dépose officiellement une motion de révocation. Il accuse, documents à l’appui. Il dénonce une gouvernance solitaire, où les décisions importantes seraient prises sans concertation, et un refus répété de rendre des comptes. Pour lui, Sampil a trahi la mission de transparence que lui imposaient ses fonctions.
Mais attention : ce bras de fer n’est pas qu’administratif. Il est éminemment politique. Derrière cette motion se joue une bataille d’influence, une guerre de réseaux, un combat d’égos. Le football guinéen est un microcosme où chacun défend ses intérêts, ses ambitions, parfois même ses règlements de comptes personnels. Et dans ce contexte explosif, chaque décision est lourde de conséquences.
D’autant plus que la FIFA veille. L’organisation internationale a des yeux partout. Et lorsqu’un de ses membres est en crise, elle observe, évalue, et peut même intervenir. Dans les cas extrêmes, elle n’hésite pas à suspendre une fédération, à geler ses financements ou à désigner un comité de normalisation. Pour éviter cela, le processus de révocation devra respecter scrupuleusement les statuts de la FGF : convocation régulière, quorum respecté, vote à la majorité qualifiée. Le moindre faux pas pourrait provoquer une réaction en chaîne.
Alors, que peut-il se passer ?
Si la motion de révocation passe, Aboubacar Sampil sera éjecté de son fauteuil. Une vacance du pouvoir s’ouvrira, le vice-président le plus âgé prendra l’intérim, et une assemblée générale élective devra être convoquée. Le football guinéen entrera alors dans une nouvelle phase d’incertitude. Mais si la motion échoue, Sampil sortira renforcé. Peut-être pas blanchi, mais armé d’une légitimité renouvelée qui pourrait faire taire ses détracteurs. Pour un temps.
Et pendant ce temps-là, les vrais perdants sont les acteurs du terrain. Les clubs, les entraîneurs, les jeunes footballeurs rêvant d’Europe, les supporters passionnés. Car pendant que les dirigeants s’entre-déchirent dans les bureaux climatisés, la réalité du terrain, elle, reste la même : des stades délabrés, des primes impayées, des compétitions mal organisées, un championnat sans visibilité.
C’est là toute la tragédie du football guinéen. Un potentiel immense, des talents à la pelle, une passion populaire vibrante… mais un système malade, rongé par les querelles internes et une gouvernance souvent déconnectée des priorités du terrain.
Aujourd’hui, plus que jamais, le football guinéen a besoin d’un électrochoc. D’un sursaut de conscience. D’une véritable révolution dans la manière de gérer, de décider, de rendre des comptes. Il ne s’agit pas simplement de changer un président, mais de repenser tout un système. D’instaurer une nouvelle culture : celle de la rigueur, de la transparence, et surtout de l’intérêt collectif.
L’heure est grave. Mais elle est aussi historique.
Car ce mardi 8 avril pourrait bien être le début de quelque chose. Le début d’un assainissement. Ou, au contraire, celui d’un enfoncement encore plus profond dans la crise.
Le football guinéen est à la croisée des chemins. Et chacun, à son niveau, devra répondre à une question simple : veut-on continuer comme avant ? Ou est-on prêt, enfin, à changer de cap ?
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